Rien n’est plus fort que l’espérance

La Palestine a beaucoup fait parler d’elle dans les médias ces derniers temps. La vie y est devenue très difficile, non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. À l’occasion de l’entretien qu’il nous a accordé, nous en avons parlé avec Rami Salsa, un chrétien palestinien qui vit en Belgique depuis un quart de siècle et dont la famille tente de mener une vie digne près de Bethléem.  

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

Je m’appelle Rami Salsa, je vis à Tirlemont et j’essaie de soutenir ma famille en Palestine en vendant des sculptures sur bois, principalement des figurines de Noël, provenant de Palestine. L’espérance me permet de tenir bon, malgré tout ce que je vois se passer en Terre Sainte. 

Rami Salsa

Vous êtes vous-même chrétien. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ? 

Les chrétiens sont des gens animés par l’espérance. Pour moi, l’espérance est une force qui me soutient, voire me propulse. Face à tant d’injustices, de souffrances et de douleurs dans le monde, je me demande parfois : « Dieu, où es-tu ? ». Pourtant, Il reste toujours pour moi une étoile brillante d’espérance. Abandonner cette espérance n’est pas une option pour moi.  

Malgré la grande distance et les conditions de vie difficiles de ma famille – elle vit à Beit Sahour, une ville palestinienne de Cisjordanie, près de Bethléem – je reste en contact avec elle. 

 

Comment êtes-vous arrivé en Belgique ? 

J’ai suivi une formation en « Tourisme et gestion » à l’université de Bethléem. Mon rêve de voyager à l’étranger s’est réalisé il y a près de 25 ans, grâce au prêtre louvaniste Mark Cornelis. C’est un bon ami de ma famille et le fondateur du groupe d’initiative « Prêtres et religieux pour la justice et la paix ». Il m’a appris le néerlandais et m’a hébergé chez lui lorsque j’étudiais pour devenir assistant en gestion à Louvain. Mark a cru en moi et m’a donné de nombreuses chances. Il est comme un deuxième père pour moi. 

Depuis plus de dix ans, je vis à Tirlemont et travaille comme réceptionniste et employé administratif dans une entreprise informatique à Louvain. 

 

Quelle est la situation actuelle dans votre région natale ? 

Beit Sahour est connue comme la vallée des bergers. Selon l’Évangile de Luc, c’est là que l’ange a annoncé la naissance de Jésus. C’est donc l’un des nombreux lieux saints de la région. Mais la guerre récente a presque complètement paralysé la vie locale. Beit Sahour, près de la basilique de la Nativité, n’a heureusement pas été directement touchée par les violences de la guerre, mais les conditions socio-économiques y sont difficiles. Le tourisme y est complètement paralysé, ce qui prive de nombreuses familles de revenus. Heureusement, il reste encore un peu de sculptures sur bois d’olivier de cette région que j’essaie de vendre ici. C’est un véritable artisanat qui offre un peu d’espoir et de perspectives aux artistes palestiniens. 

Mon père Tawfiq était lui-même maître sculpteur sur bois, tout comme mon grand-père. Ce métier se transmet de génération en génération. Mon père a un jour réalisé une maquette en bois de Jérusalem, la plus ancienne ville de la région. Cette œuvre d’art a inspiré le célèbre artiste de rue Banksy, qui y a ajouté des éléments tels que des points de contrôle. Et sa crèche a attiré l’attention du monde entier. Il a placé un mur de séparation entre les trois rois mages et la Sainte Famille. Mon père est décédé depuis et mon frère aîné poursuit son travail. Il a tellement plus de talent que moi. J’essaie donc de les soutenir avec le fruit des ventes ici en Belgique. 

Rami Salsa avec le prêtre Mark Cornelis
Le véritable artisanat qui offre un peu d'espoir et de perspectives aux artistes palestiniens.
La crèche de Noël du père de Rami avec le mur de séparation

Quel rôle jouent les chrétiens aujourd’hui en Palestine ? 

Depuis les premiers siècles du christianisme, ils vivent dans le berceau de la Palestine. Ils font partie des plus anciennes communautés chrétiennes au monde. Et ils peuplent toujours les mêmes villages et villes. Ils y ont littéralement leurs racines. Des lieux tels que Bethléem, Beit Sahour, Beit Jala, Jérusalem et Ramallah constituent depuis des siècles le cœur de la vie chrétienne palestinienne. 

Les chrétiens constituent aujourd’hui une minorité de la population palestinienne. Mais leur présence joue toujours un rôle important dans la société. Ils contribuent au tissu religieux, culturel et social de la région. Les écoles, hôpitaux, institutions sociales et paroisses chrétiens jouent un rôle important pour l’ensemble de la communauté, indépendamment de la religion ou de l’origine. Chrétiens et musulmans y travaillent côte à côte. C’est un signe de la coexistence quotidienne qui, malgré tout, se poursuit en Palestine. 

 

Comment imaginer la vie quotidienne ? 

Pour beaucoup, la vie quotidienne n’est pas facile. La rareté des emplois, en particulier dans le secteur du tourisme, est source d’instabilité sociale. La situation politique, l’incertitude économique et la liberté de mouvement limitée rendent tout cela encore plus difficile. La pandémie de Covid a encore accentué cette situation. Le tourisme était la principale source de revenus dans des villes comme Bethléem, et cette source s’est tarie. 

Alors que la vie reprenait lentement son cours après la COVID, les tensions et la violence ont refait surface. Cela a encore affaibli l’économie. De nombreuses familles ont du mal à joindre les deux bouts. Les jeunes n’ont guère de perspectives d’avenir et sont donc contraints de partir à l’étranger pour étudier ou travailler. Ils s’y construisent une nouvelle vie. La présence des chrétiens en Palestine diminue en conséquence. 

 

Mais certains restent… 

En effet, certains choisissent délibérément de rester. Pour eux, la Palestine est le pays où leur foi a pris naissance. Je parlerais d’une forme de vocation plutôt que d’un choix familial ou traditionnel. Ils se sentent responsables de la présence chrétienne dans cette région. Je dirais même que cela fait partie de leur ADN. La préservation des lieux saints leur tient tellement à cœur qu’ils y restent, malgré tout… Pour de nombreux croyants à travers le monde, ce sont des lieux saints. On le voit avec les pèlerinages en Terre Sainte. Et les chrétiens qui y vivent veulent en prendre soin. 

 

Et que font les chrétiens aujourd’hui ? 

Malgré tout, les communautés chrétiennes sont très actives. L’éducation, le travail auprès des jeunes, les projets culturels et l’aide sociale sont essentiels pour eux. Grâce à ces piliers, la vie y est encore plus ou moins possible. Ils cherchent un équilibre, malgré les conditions de vie difficiles. La présence chrétienne témoigne de la constance et de l’espoir. Ils continuent à œuvrer pour la paix, la justice et des conditions de vie dignes. Ce ne sont pas seulement des idéaux. Ils y travaillent littéralement d’arrache-pied. 

 

Comment envisagent-ils leur avenir ? 

Les chrétiens de Palestine vivent entre le passé et l’avenir. D’un côté, il y a les racines de leur foi. De l’autre, il y a la conviction inébranlable que leur présence est et restera significative pour leur pays, leurs voisins et l’Église universelle. 

Partout où Rami expose ses sculptures, elles suscitent toujours beaucoup d'intérêt.

Texte : Tom Heylen

Photos : Rami Salsa et Anne Caluwe