Au service des populations défavorisées en RDC

Pour le dernier numéro de Suara de cette année, Missio Belgique a choisi de mettre en lumière une des figures de l’Église et du monde associatif, la soeur Marie-Christine Harpigny. Nous la remercions vivement d’avoir accepté de nous accorder ce riche entretien.

Bonjour Sr Harpigny, pouvez-vous brièvement vous présenter aux lecteurs de Suara ? 

Bonjour à tous les lecteurs et lectrices de Suara. Me présenter brièvement est un peu difficile parce que je n’ai plus 20 ans, j’approche l’âge de la retraite, ce qui signifie que j’ai eu une vie bien longue et bien remplie. Et si Dieu le veut elle durera encore peut-être longtemps. Je m’appelle Marie-Christine Harpigny. J’appartiens à l’ordre cistercien depuis 2015 (année de ma consécration à Kikwit en RDC), mais avant cette date j’étais déjà laïque cistercienne (oblate). À Kikwit précisément où j’ai fait mes vœux, nous avons lancé une fraternité de laïcs cisterciens en 2014, il y en avait déjà au Kivu.  La devise de notre ordre est « ora et labora » (Prie et travaille). C’est cette règle de Saint Benoît, notre fondateur et père spirituel, que nous essayons de vivre au quotidien. N’étant pas une ONG, nous partageons ainsi la conviction que le travail sans la prière ne saurait porter les fruits escomptés. Nous consacrons par conséquent suffisamment de temps, aussi bien à la prière qu’au travail. C’est dans cet esprit que toutes les activités que j’ai essayé de développer tout au long de ma vie l’ont été sous le regard du Seigneur et en vue d’améliorer la condition des plus démunis. 

 

En Belgique vivez-vous en communauté ou toute seule ?  

En Belgique je vis la plupart du temps seule, en ermite, avec l’accord de l’évêque de Tournai. Mon charisme c’est désormais de vivre en ermite, je l’ai acquis pendant la période de Covid lorsque j’ai dû revenir en Belgique, et j’espère que le nouvel évêque Mgr. Rossignol prolongera cet accord que je dois solliciter chaque année. J’ai ma chapelle privée ainsi que l’autorisation de l’évêque pour y mettre le Saint Sacrément. Je suis également en lien avec le monastère, en l’occurrence l’abbaye Notre-Dame de Soleimont, où je vais régulièrement me ressourcer avec les sœurs qui vivent la même règle. J’y fais des retraites, souvent silencieuses.  J’accueille également ici des religieuses et religieux de passage, et ensemble nous visitons les paroisses avoisinantes en France et en Belgique, puisque nous sommes près de la frontière française. 

 

Comment en êtes-vous venue à vous engager pour des populations démunies en RDC ? 

J’ai toujours travaillé pour des populations défavorisées en Belgique, ainsi que dans des mouvements comme le Moc, le Cefoc, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, où j’ai pu rencontrer des prêtres qui étaient proches de la théologie de la libération. Un de mes amis prêtres, Arthur Buekens, m’a orientée vers Notre-Dame de Scourmont parce que j’aimais bien être active, mais il me manquait la dimension de la prière. Là j’ai rencontré le père abbé Dom. Armand Veilleux.  C’est lui qui m’a fait découvrir ce charisme cistercien que l’on peut mettre au service des populations défavorisées. C’est également lui qui m’a envoyée au Cameroun, en 2007 ou 2008, où j’ai pu faire ma première expérience dans ce domaine à l’étranger. C’était ma première expérience en terre africaine ; ce n’était pas facile parce que nous étions 5 sœurs dans un monastère en pleine forêt, dans un village nommé Obout. C’est là aussi que j’ai découvert non pas la pauvreté, mais vraiment la misère, la famine, le fait de vivre sans eau, sans électricité, sans argent, etc. J’avais toujours fait des projets en Belgique, où j’ai même fait de la politique. Mais au Cameroun, c’était une expérience bouleversante qui a littéralement confirmé ou consolidé ma vocation au service des plus démunis. 

La mère abbesse Hortense était congolaise ; et un an après mon arrivée, elle a été nommée au Kivu, où je l’ai suivie et passé 3 ans. Il a fallu s’habituer à vivre avec la guerre, à voir les gens se faire massacrer, ce n’était pas facile à vivre. Ce vécu vous donne un autre regard sur la vie, la foi, vous remet à votre niveau de petite créature mortelle. Il était difficile de lancer des projets dans ces circonstances. J’ai dû attendre mon départ pour Kikwit, en 2014, pour véritablement lancer des projets en RDC. J’ai ainsi passé dix ans à Kikwit, toujours dans une communauté cistercienne, mais en m’occupant de mes différentes activités auprès des populations démunies.  

Malheureusement, avec l’arrivée du Covid-19, j’ai dû revenir en Belgique et c’était vraiment une horreur de devoir vivre seule, venant des communautés en Afrique et de mon engagement auprès de nombreuses populations démunies. C’est dans ces circonstances que j’ai reçu le charisme de l’ermitage, car tout était fermé, plus de messe, rien du tout.  

Avez-vous une structure particulière qui s’occupe des projets que vous soutenez ou bénéficiez-vous du soutien de l’ordre cistercien ? 

L’ordre ne s’occupe pas des projets. Avec des personnes de bonne volonté, et sur les conseils du nonce apostolique à Kinshasa, nous avons à cet effet créé deux associations, l’une en RDC et l’autre en Belgique, pour faciliter la récolte et la gestion des fonds, ainsi que leur transfert vers les projets. Il s’agit des associations suivantes : 

-L’asbl « Éducation santé », sous-groupe de la Commission Justice et Paix du Diocèse de Kikwit (RDC) créée le 10/08/2015 sous l’autorité de Mgr Mununu également cistercien et maintenant sous l’autorité de Mgr Bodika Père Évêque de Kikwit.  

-L’association de fait « Éducation Santé » en Belgique créée le 23 mars 2023, reconnue par l’Administration Communale d’Erquelinnes. Son but est de venir en aide à une population défavorisée et vulnérable en RDC. Petite particularité, la Présidente d’honneur est une personne trisomique très engagée pour les plus faibles. 

 

Comment êtes-vous accueillie sur place ? Appréciez-vous l’expérience ? 

C’est toujours très étonnant pour les gens là-bas de voir une petite blanche débarquée toute seule, et surtout abandonner son confort en Europe pour venir aider des personnes démunies. On me demande régulièrement « Mais qu’est-ce que tu viens faire ici, alors que tu as tout là-bas ? ». 

Il m’a fallu commencer par prendre le temps de comprendre la culture là-bas et la manière dont les gens vivent leur foi, qui est différente de la nôtre. J’ai également dû me défaire de tous mes préjugés, pour me laisser nourrir par la foi et l’espérance de ces personnes qui n’ont rien, mais qui continuent de prier et témoignent d’une joie de vivre incompréhensible pour beaucoup d’entre nous en Europe, une joie de vivre que je ne retrouve malheureusement pas en Belgique. Cela me perd vraiment. Lorsque vous allez à des célébrations ou cérémonies et que vous voyiez des gens avec des visages tirés presque jusqu’à même le sol, cela est vraiment déroutant pour moi. 

Alors qu’en allant en Afrique je me disais que ma foi allait être mise à rude épreuve en raison des conditions de vie difficiles là-bas ; c’est tout le contraire qui s’est produit : leur foi et leur espérance ont affermi les miennes et m’ont permis de tenir debout. Ici en Belgique c’est vraiment difficile sur ce plan, heureusement que j’ai mon ermitage qui me permet de prier et garder la foi et l’espérance au quotidien. 

 

Concrètement que faites-vous pour ces populations démunies en RDC afin de leur apporter de l’espérance ? 

Les premiers projets que j’ai lancés concernaient l’eau potable, qui dans certaines régions en RDC, comme à Kikwit est une denrée rare et pourtant vitale. Un jour quand j’ai vu qu’on descendait faire laver un cochon là où les gens allaient puiser de l’eau à boire, alors je me suis dit « il faut intervenir ! ». C’est ainsi qu’on a commencé à réhabiliter 4 sources d’eau. Ensuite, avec les enfants de la rue avec qui on travaillait, on a décidé de construire un abri pour des raisons de sécurité. Pour cela je suis allée « pleurer » à la conférence épiscopale italienne, qui nous a accordé de quoi construire un grand bâtiment (une salle) multifonctionnel avec 300 chaises achetées grâce à Proma, dans lequel nous exerçons nos différentes activités (mutuelle, petit dispensaire, planning familial, célébration de mariage, repas pour les pauvres à Noël, visionnage des matchs de foot pour le vivre-ensemble, melting pot social, tout le monde boit sa bière,  sans hiérarchie, , salle de jeu pour les enfants quand ils ne peuvent aller à l’école, etc. À Noël aussi, on rassemble des pauvres (400 à 500 personnes) qui reçoivent un repas et la parole de Dieu ; les personnes âgées reçoivent un pagne.). Ce bâtiment génère donc aussi quelques rentrées, avec la vente de boissons et autre produits locaux, que nous pouvons réutiliser au profit des plus démunis. Mais il importe de noter que ce bâtiment appartient in fine au diocèse de Kikwit, car tous nos projets sont sous sa tutelle, puisque nous exerçons sur place en tant que branche de Justice et paix, tel est notre statut.  

En fait ce bâtiment nous a permis de réaliser aussi ce que nous essayons de faire dans tous les projets que nous lançons conformément à notre spiritualité, la reconstitution d’un mi-cadre monastique où l’on trouve de la nourriture, du travail, la prière, etc. 

Pour faire ample connaissance avec nos projets et notre fonctionnement, visitez notre site internet :  https://www.educationsantebelgiquerdc.com    

Quels sont précisément les liens entre votre association en RDC et celle de la Belgique ? 

L’association ici ne récolte pas des fonds pour celle de la RDC. Les fonds récoltés ici servent à financer directement des projets que nous sélectionnons. En ce moment par exemple, grâce aux fonds récoltés en Belgique, nous soutenons les études d’un laïc cistercien démuni mais très dynamique en RDC. 

 

Retournez-vous souvent en RDC ? 

Oui, je suis revenu récemment, en début d’année, quand on a mis le feu à l’ambassade de Belgique. Depuis lors, ce sont les travaux de rénovation de l’ermitage, afin d’améliorer l’accueil, qui m’ont un peu éloignée de l’Afrique ; mais je compte y retourner bientôt, dès que possible, pour suivre nos projets à Kikwit, au Kivu et aussi désormais au Kasai.  

Au Kasai précisément, avec l’aide de Caritas, nous avons aménagé deux sources d’eau, et on a le projet de restaurer une école primaire. Il y a deux ans, on s’y était déjà occupé des mamans victimes de viols. Ce qui me rassure et me réjouis c’est que tous les projets qu’on a lancés continuent, même en mon absence. Nous restons en lien par WhatsApp. 

Au Kivu, on paie les frais scolaires pour les enfants qui vivent dans les camps de déplacés. On en a tués beaucoup, on ne sait pas de quoi est fait l’avenir, on avait pensé y aménager un terrain de foot, mais tout reste incertain. 

 

Quelles sont les principales satisfactions et déceptions de votre engagement en RDC ? 

Mes satisfactions sont nombreuses. Quand Mgr Bodika passe en Belgique, il passe me saluer et me dit « Tu sais, les pauvres sont là, ils te réclament, ils demandent « mais quand Christine va-t-elle revenir ? » . Cette gratitude me va droit au cœur, c’est une énorme satisfaction. Une autre satisfaction c’est aussi de voir Maximilien, de l’asbl Éducation Santé à kikwit, terminer sa licence cette année, alors que nous avons commencé à le soutenir lorsqu’il terminait à peine son secondaire. Cette licence lui ouvrira d’autres opportunités. Une autre satisfaction est de voir, comme je l’ai dit tantôt, tous les projets que nous avons lancés se poursuivre, contrairement à ce que prophétisaient bon nombre de personnes au début de mon engagement. Elles pensaient que mon départ ou mon absence signerait la fin de ces projets. On en est loin, aujourd’hui en tout cas. Je suis heureuse d’avoir rendu les gens responsables, c’est le plus important. Depuis le début on fait un travail d’équipe et les personnes sur place ont été associées à toutes les étapes ; elles ont souvent choisi le type de projets à réaliser, car elles connaissent mieux les besoins, et j’ai dû apprendre à les écouter, laissant de côté mes idées d’Européennes avec lesquelles j’avais débarquées, d’où leur plein engagement et leur prise de responsabilité. 

Pour ce qui est de mes grandes déceptions, il y a d’abord le fait de voir certains Européens continuer à être des colons, qui exploitent la misère de ces populations. Certains d’entre eux débarquent parfois et me disent «tu sais tu peux te faire de l’argent, envoyer ici par exemple des vieux ordinateurs (tout en sachant que leur durée de vie est très courte), etc. » Cela me fait très mal. Il y a aussi le fait que les billets d’avion pour aller en Afrique coûtent assez chers, c’est de l’argent qu’on pourrait donnait aux pauvres là-bas. 

 

Aujourd’hui quels sont vos principaux besoins et défis ? 

Je souhaite vraiment que l’Église de Belgique prenne conscience qu’on peut aider nos Églises sœurs plus démunies. Je souhaite également que l’on arrête de traiter les personnes qui essaient de récolter des fonds pour ces plus démunis comme des mendiants. Que l’on reconnaissance la dignité et la nécessité de notre engagement, et non que l’on s’entende dire parfois, lorsqu’on organise une activité de sensibilisation et de récolte de fonds, « Ah, ce n’est pas intéressant, ils viennent juste chercher de l’argent ! ». C’est très pénible à entendre, car on vient certes chercher de l’argent, mais quand on pense à ceux à qui il est destiné, des personnes qui n’ont quasiment rien, c’est dur à entendre. 

De l’autre côté on est quand-même bien content d’avoir ici des prêtres venus d’Afrique, de ces contrées, car sans eux on ne sait pas où en seraient nos églises. Il importe donc de comprendre qu’on appartient à une Église universelle, et pas seulement à sa petite paroisse dans son coin ou son île. 

Je rêve d’une Église belge plus missionnaire, dans l’Espérance. 

 

Un dernier mot à l’endroit de nos lecteurs ? 

Je n’ai jamais été déçue par Missio-OPM, parce que les OPM ont toujours été proches des pauvres, des préférés de Jésus, avec l’esprit missionnaire qui doit animer chaque chrétien.ne. Comme le disait à ce propos le pape François, Missio n’est pas une ONG, c’est vraiment une mission d’Église que j’invite tous les baptisés de notre pays à soutenir. Je souhaite également que l’on continue d’avoir des prêtres venus d’ailleurs qui nous rendent d’énormes services par leur joie de vivre, leur sourire, leur espérance. 

 

Emmanuel Babissagana