Être missionnaire, au milieu des gens

Responsable de l’unité pastorale de Solre-sur-Sambre, l’abbé Pascal Cambier est un fidèle soutien de Missio / Œuvres Pontificales Missionnaires. Il n’a ainsi pas hésité, l’année dernière notamment, à mettre Missio Belgique au cœur de la rentrée pastorale de son unité pastorale, et tout au long du mois d’octobre consacré à la mission universelle. C’est donc un pasteur dévoué, et surtout un missionnaire dans l’âme qui a accepté de partager avec nous d’importants morceaux choisis de sa vie et de son engagement au service l’Évangile.  

Pouvez-vous brièvement vous présenter à nos lecteurs ? 

Je m’appelle Pascal Cambier. Je suis curé de l’unité pastorale de Solre-sur-Sambre depuis trois ans.  

Pascal Cambier

Quand et comment avez-vous ressenti l’appel à devenir prêtre ? Et comment y avez-vous répondu ? 

J’ai commencé à ressentir cet appel lorsque je séjournais dans un monastère bénédictin en France, l’abbaye de Fleury, à Saint-Benoît-sur-Loire. J’y étais allé avec l’intention de devenir moine, mais petit à petit je me suis rendu compte qu’il était important pour moi d’être dans le monde, parmi les gens, et si possible dans ma région natale, le diocèse de Tournai, là où j’avais tout reçu. C’est ainsi qu’après deux ans de discernement au monastère, j’ai frappé à la porte du diocèse de Tournai où j’ai été accepté et ordonné prêtre en 2018. Avant d’entrer au monastère, j’ai travaillé pendant 15 ans dans une entreprise japonaise, comme ingénieur civil. De 40 à 42 ans, j’ai donc passé deux années au monastère à mûrir mon discernement, avant de frapper à la porte du diocèse de Tournai. J’y ai ensuite suivi le cursus classique de formation au Séminaire de Namur pendant six ans, avant d’être ordonné prêtre en 2018 par Monseigneur Guy Harpigny. Depuis lors, j’ai d’abord travaillé dans l’Unité pastorale de Binche, et puis ici depuis 2022. Mais grâce à Internet, aux chrétiens d’origines diverses que j’ai rencontré, et à travers mes voyages, j’ai été depuis longtemps sensibilisé aux réalités de nos Églises-sœurs à travers le monde, et à l’exigence de les soutenir par la prière et la solidarité matérielle.  

Vous êtes donc de ces vocations que l’on dit « tardives » ? 

C’est vrai qu’avant d’entrer au monastère, j’ai travaillé pendant 15 ans dans une entreprise japonaise liée au secteur automobile, comme ingénieur civil. C’est pendant ces années que j’ai progressivement ressenti le besoin de me consacrer davantage à ma foi, et ce jusqu’à ma décision d’aller au monastère. Le Seigneur appelle en effet quand il veut ; était-ce tard pour moi, je n’en sais rien. J’ai pris le temps du discernement, y compris pendant les six années de formation au séminaire, et j’ai donc répondu à son appel quand je me suis senti prêt. C’est vrai que c’est un parcours atypique quoique de moins en moins rare chez nous, on n’entre plus nécessairement au Séminaire à 18-19 ans après les études secondaires. 

 

Comment concevez-vous et vivez-vous aujourd’hui votre mission dans notre société sécularisée ? 

Je la conçois comme une mission de proximité. Il faut en effet se faire proche des gens qui, pour la plupart, se sont éloignés de la foi chrétienne, même quand ils se disent encore chrétiens. Il faut vraiment se mettre à l’écoute des personnes, de ce qu’elles vivent, pour pouvoir ensuite leur montrer comment l’évangile s’adresse à elles dans leur situation concrète, dans leur vécu, et concerne in fine chaque être humain. 

C’est une mission plus exigeante en ce sens que dans notre société d’aujourd’hui les gens sont plus éduqués, plus formés. Cela demande que les prêtres eux-mêmes soient d’autant mieux formés pour comprendre la complexité des problèmes et défis de notre temps, des situations que les gens vivent, des choix, exigences et raisonnements qui sont les leurs, afin de pouvoir entrer en dialogue avec eux là où ils sont et comme ils sont. 

Il y a aussi une plus grande exigence d’exemplarité au regard des scandales qui secouent l’Église 

Le mot « exemplarité » je m’en méfie. Mais il est indéniable que ces crimes ont créé un séisme dans nos communautés, un fossé entre l’Église et la société, car elle a perdu une grande part de sa crédibilité auprès de celle-ci, dans l’annonce de l’Évangile. C’est de la responsabilité de chacun, et donc aussi la mienne, d’adopter des comportements et des attitudes, d’opérer les conversions nécessaires pour éviter que se reproduisent ces crimes, et surtout pour éviter qu’ils soient couverts, ou que l’on s’abstienne de prendre des mesures pour éviter leur perpétuation.  

Il est aussi de notre responsabilité de curé de prendre conscience que nous avons un devoir de protection vis-à-vis des personnes faibles ou vulnérables que l’on côtoie, les plus jeunes, les plus âgés ou encore les malades, bref toute personne qui pourrait être abusée spirituellement, sexuellement, financièrement. Cela fait partie de ma mission de mettre des garde-fous pour que cela n’arrive pas. 

Que vous inspire le thème de la campagne missionnaire 2025-2026 : Missionnaires de l’espérance parmi les peuples ? 

Il est dans la continuation de l’année sainte que nous venons de vivre. Cette espérance est « la petite sœur » dont parlait Charles Peguy, par rapport à la foi et à la charité. C’est une petite lumière qui s’éteint plus vite que les deux autres, la foi et la charité. Il faut donc en prendre soin et surtout pouvoir en témoigner parmi les peuples, c’est cela l’aspect missionnaire de l’espérance. Et pour en témoigner il faut nécessairement être humble. Car je crois que l’espérance est indissociablement liée à l’humilité. On ne peut en témoigner si on n’est pas dépouillé, car l’espérance elle-même est très humble, très fine, très légère. Cette espérance ne doit pas être un simple optimisme ou un rêve, mais elle consiste dans le fait, tout au long de notre vie, de faire toujours plus confiance au Christ ressuscité, qui est l’objet de notre espérance. « Rien ne pourra nous séparer de l’amour du Christ » dit Saint Paul ; et je crois donc que l’espérance c’est de vivre ce verset d’une manière de plus en plus forte tout au long de notre vie, de notre cheminement spirituel. Et cela se vit tous ensemble, en fraternité, avec tout être humain que nous rencontrons, quelle que soit sa croyance, son origine : nous sommes appelés à être les témoins de cette espérance pour tout être humain et parmi tous les êtres humains. 

Comment la vivez-vous dans l’unité pastorale de Solre-sur-Sambre ? Quels sont vos principaux défis pastoraux ? 

Cette espérance se vit aujourd’hui différemment, car le contexte pastoral est moins uniforme que par le passé dans notre unité pastorale. Nous avons des personnes différentes les unes des autres ne fut-ce que de par leurs attitudes vis-à-vis de la foi ou de la religion, mais aussi du point de vue du niveau social. La zone étant rurale, on a moins de différence quant à l’origine, car on n’a pas beaucoup d’immigration ici.  Le grand défi pastoral ici c’est donc celui de l’unité, de vivre notre foi en communion dans l’espérance, ce d’autant que notre UP est relativement jeune, elle a été créée il y a une quinzaine d’années. C’est un travail de longue haleine que mes deux prédécesseurs avaient déjà entamé et qui doit être poursuivi aujourd’hui encore pour faire véritablement unité comme nous le recommande l’évangile. Mais il s’agit en même temps d’être accueillants, c’est-à-dire de rencontrer véritablement les gens qui viennent nous trouver et ceux que nous rencontrons dans notre vie de tous les jours, afin qu’eux aussi puissent vivre la rencontre avec le Christ. 

La collaboration avec Missio vous y aide ? 

Naturellement. Et c’est précisément pour cette raison que nous avons tenu à nouer un partenariat solide et durable avec Missio, que nous vous avons invité il y a deux ans à rencontrer l’Équipe d’animation pastorale et à intervenir lors d’une de nos assemblées catéchétiques pour rencontrer et des paroissiens habituels et ceux qui le sont moins, les parents des enfants en catéchèse et les enfants eux-mêmes. C’est aussi dans cet esprit que chaque année nous essayons également de nous solidariser avec la campagne de Missio, en sensibilisant les paroissiens, et en menant des actions comme la vente des pralines. Cette année par exemple, elles ont toutes été vendues en deux semaines. C’était l’occasion de parler de Missio, de ses projets, de l’Église universelle, de notre appartenance au même corps du Christ, de l’unité et de la solidarité à laquelle cette commune appartenance nous appelle. C’était aussi l’occasion de sensibiliser davantage nos fidèles à la nécessité d’être unis au Christ et les uns aux autres dans la prière, de les ouvrir aux réalités et besoins de nos Églises-sœurs, et en particulier à celle du Soudan du Sud que Missio met en lumière cette année. 

Vous trouvez donc essentiel d’ouvrir nos communautés à l’Église universelle 

Oui, il est très important de mettre ainsi en lumière nos Églises-sœurs, car je crois qu’on ne peut véritablement commencer à aimer que lorsque l’on connaît. Lorsqu’on ne connaît pas, il est difficile de se sentir frère avec, de prier concrètement pour telle ou telle situation ou personne.  

Faire connaître les situations et personnes de nos Églises-sœurs à travers le monde, c’est vraiment un des grands attraits de Missio ou du réseau des Œuvres Pontificales Missionnaires dont elle fait partie. Cette rencontre entre Églises différentes permet de réaliser que nous pouvons nous enrichir mutuellement par nos différentes manières de vivre l’Évangile, que nous avons besoin les uns des autres. Cela permet aussi de nous recentrer sur l’essentiel de la foi que nous avons en commun, mais que nous pouvons tous perdre de vue ou laisser étouffer par d’autres préoccupations qui prennent le dessus. Cette rencontre avec des personnes qui vivent des situations totalement différentes des nôtres permet également une purification de l’esprit.  

Quels sont aujourd’hui vos rêves pour notre Église (belge et universelle) ? 

« Rêve » c’est aussi un mot dont je me méfie, comme « exemplarité ». Pour ce qui est de l’Église belge, je dirais que nous devons vraiment revenir à nos fondamentaux. Dans le passé nous avons été une Église socialement bien établie, une Église qui avait pignon sur rue et était estimée. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, nous avons beaucoup perdu en crédibilité. Nous avons aussi perdu beaucoup de nos fidèles, pas seulement parce qu’ils meurent, mais aussi parce qu’ils sont partis volontairement. Il nous faut revenir à un vécu concret de l’Évangile, c’est cela l’essentiel. Nous avons besoin de réfléchir, de nous instruire pour mieux comprendre les enjeux de notre société aujourd’hui, mais je crois que l’enjeu majeur pour l’Église belge aujourd’hui demeure le vécu concret de l’évangile au quotidien dans la mesure de nos moyens, de nos forces et faiblesses.  

Comment appréciez-vous le phénomène de la fermeture des églises, cela affecte-t-il votre espérance ? 

D’un point de vue pratique la fermeture de certaines églises va progressivement s’imposer. Je suis par exemple seul ici pour onze clochers, c’est beaucoup et cela coûte de l’argent pour l’entretien, le chauffage, etc. J’ai une unité pastorale de quatorze mille habitants, et il n’y a pas quatorze mille personnes qui vont à l’église. C’est cela la réalité, elle oblige à prendre des décisions. Il est impossible de lutter contre l’évidence du chiffre. Mais cela ne doit pas affecter notre espérance, car des églises du sixième ou septième siècle, il n’en reste pas beaucoup non plus. Elles ont toutes été détruites mais cela n’a pas empêché d’en reconstruire par la suite lorsque le besoin s’est fait sentir. Si donc la foi revenait et que les gens retrouvaient le goût de l’Évangile, rien n’empêcherait de trouver ou de construire de nouveaux lieux de rassemblement et de prière. Il ne faut donc pas laisser étouffer l’espérance en nous par le fait que les Églises ferment ou sont réaffectées. Car ce qui compte véritablement c’est le vécu de la foi, et un renouveau est toujours possible ou pas. Peut-être va-t-il nous arriver la même chose qu’en Afrique du Nord ou en Asie mineure, je n’en sais rien. Mais l’Espérance n’est pas liée à cela. Elle est liée au fait que moi, en tant que baptisé, rien ne pourra jamais me séparer de l’amour du Christ. C’est ça que je ne dois pas perdre de vue ; et c’est précisément si je me laisse démoraliser par un nombre qui diminue que je vais perdre cette Espérance, et me demander si le Christ est bien vivant et présent dans l’Église, dans ma vie. C’est le chemin à ne pas emprunter, celui du découragement. Ce n’est pas ce qui attendu de nous par le Seigneur.   

Vous dissociez donc l’Espérance de la visibilité de l’Église 

Oui, je les dissocie tout à fait, car parmi les fruits de l’Esprit, il n’y a jamais le nombre, il y a plutôt l’amour, la douceur, la bienveillance, etc. Si l’on regarde l’histoire de l’Église, on voit qu’il y a de nombreuses régions où le christianisme a été balayé, a disparu. Je pense à l’Afrique du Nord avec Augustin, Cyprien ou encore Tertulien ; je pense aussi à l’Asie mineure, la Turquie ; et même au Moyen-Orient ou à l’Égypte. Il y reste certes une présence chrétienne, mais elle reste très faible voire marginale par rapport à ce qu’elle a été. Cela dit, tout ce qu’ont vécu ces régions est toujours fécond aujourd’hui. Leur influence demeure, notamment à travers les enseignements qu’elles ont légué à la postérité.  

Le plus important pour vous c’est donc la fécondité et non le nombre 

Exactement. Le monachisme contemporain par exemple n’existerait pas s’il n’y avait pas eu le monachisme égyptien, en Palestine ou en Asie mineure. Ces Églises ont certes numériquement disparu, mais leur fécondité reste d’actualité, plus de mille et mille cinq cents après. Je crois que c’est dans cet esprit que nous devons aussi envisager l’espérance dans notre Église belge. Le nombre n’est pas un fruit de l’Esprit ; peu importe donc le nombre que nous serons. Le fait est que les Églises d’Europe ont encore une grande fécondité à travers le monde, même si numériquement cela ne se manifeste plus de la même façon.  

De ce point de vue l’Europe reste une terre porteuse d’espérance  

Tout à fait. Je pense que l’Europe elle-même est encore très chrétienne, pas dans le sens de la religion, mais dans celui de la civilisation. Ceux qui avaient la foi dans le passé nous ont laissé des œuvres matérielles et immatérielles, et même spirituelles, qui sont encore très présentes dans nos sociétés. On pourrait parler du système de sécurité sociale, de cette recherche de justice qui nous habite, du respect des droits humains, de la liberté religieuse, de l’importance de l’usage de la raison, etc. Tout cela fait encore partie de la vie de bon nombre de nos compatriotes, même s’ils ne veulent plus entendre parler de la religion en elle-même. La fécondité de nos ancêtres est donc toujours là, tout comme celles des Églises d’Afrique du Nord ou d’Asie mineure même si leurs communautés n’existent plus. C’est comme cela que moi je vois l’espérance. Nous devons la vivre dans le contexte qui est le nôtre, et il en est ainsi de chaque Église, avec ses réalités spécifiques. Chacune doit vivre l’Espérance en fonction de sa situation particulière et des défis du moment. Notre situation est celle où la foi chrétienne est en perte de vitesse, où de moins en moins de gens veulent s’y reconnaître, et c’est dans ce contexte que chacun de nous est appelé à accueillir la sainteté de Dieu et à témoigner de l’Espérance qui l’habite. Nous révolter contre ce contexte ne nous amènera à rien. 

Un dernier mot pour nos lecteurs ? 

Le chemin du chrétien est double, personnel et communautaire. Chaque baptisé a en effet un chemin de conversion, d’humanisation, de sanctification à accomplir en compagnie du Seigneur. Mais ce chemin est aussi vécu communautairement, comme membres d’une seule humanité, d’une seule et même Église. Et ce cheminement communautaire nous aide dans notre cheminement personnel. C’est en cela que le rôle de Missio au sein de l’Église me semble capital, car vous accompagnez des cheminements personnels en montrant à quel point ils sont liés à un ensemble plus vaste, à une Église universelle qui est issue du Christ lui-même. Je ne peux qu’encourager les lecteurs de Suara à continuer à soutenir Missio et ses différentes œuvres.

Texte : Emmanuel Babissagana 

Photos : Unité pastorale Solre-sur-Sambre