Selon la tradition évangélique, la veille de sa Passion, Jésus a raconté la parabole des vignerons meurtriers, dans laquelle il a préfiguré l’événement dramatique de sa mort. La liturgie de ce dimanche la présente en mettant en évidence un aspect de son message, à savoir le dogme fondamental d’Israël : son identité en tant que peuple élu. En effet, comme première lecture, le texte propose un passage d’Isaïe contenant l’allégorie de la vigne, qui décrit l’amour de Dieu pour ce peuple qui, au lieu de rester fidèle, s’est rebellé contre Lui : une trahison qui consistait essentiellement à violer les lois contenues dans le Décalogue, qui constituaient le fondement de l’alliance entre Dieu et Israël. Sans la pratique de la justice, l’alliance ne pouvait perdurer, et Isaïe l’affirmait en menaçant la vigne de destruction.
Jésus reprend ce thème en s’adressant, comme Luc l’avait souligné peu avant, aux grands prêtres et aux anciens, c’est-à-dire aux gardiens de l’alliance. Ceux-ci se considéraient comme des intermédiaires entre Dieu et son peuple, et c’est de là qu’ils tiraient honneur, respect, pouvoir et avantages matériels. En vertu de cette prérogative, ils s’immisçaient dans la vie du peuple, lui imposant des fardeaux qu’eux-mêmes n’étaient pas disposés à porter (cf. Mt 23, 4). Et pour s’assurer ces privilèges, ils s’étaient alliés aux Romains et participaient avec eux à l’exploitation du peuple. Contre cette instrumentalisation de la religion, Jésus avait protesté en chassant du Temple les vendeurs de colombes et les changeurs, qui agissaient pour le compte des prêtres. À présent, il les compare aux vignerons meurtriers qui se rebellent contre le propriétaire de la vigne, annonçant leur ruine et le transfert de son alliance à d’autres.
Matthieu laisse entendre que Jésus faisait référence à l’Église qui, selon Paul, représente l’Israël des derniers jours, dépositaire de la nouvelle alliance promise par les prophètes. Malheureusement, au fil des siècles, même les dirigeants de l’Église sont souvent tombés dans les mêmes contradictions que les prêtres et les anciens d’Israël, considérant l’adhésion à l’Église comme la seule voie vers le salut et imposant aux croyants des doctrines et des pratiques qui ne sont pas toujours conformes à l’enseignement de Jésus. C’est ce que Paul voulait éviter lorsque, dans le passage de la Lettre aux Philippiens lu lors de la liturgie de ce dimanche, il les exhortait à chérir tout ce qui est vrai, noble, juste, pur, aimable, honorable — en un mot, tout ce qui est vertu et digne de louange, où que cela se trouve.
Le feu pape François fait allusion à cette directive lorsqu’il exhorte les chrétiens, dans son message pour la Journée mondiale des missions de 2025, à être « des missionnaires d’espérance parmi les nations » et à ne pas se cantonner à des attitudes fermées ou autoréférentielles, mais à proclamer l’Évangile en relançant des dynamiques de proximité fraternelle, de compassion et de service. De nombreux missionnaires ont surmonté la tentation à laquelle le pape fait référence lorsqu’ils se sont retrouvés au milieu de populations non chrétiennes, pour lesquelles le fait d’être prêtre ne conférait aucun privilège et où les structures et les schémas des Églises anciennes n’avaient plus cours. Leur expérience a certainement contribué à nous empêcher de concevoir l’Église comme la seule arche du salut, mais plutôt comme une communauté de frères et sœurs au service de la paix véritable et d’un progrès partagé et solidaire.